
Une province riche, mais dévorée par les conflits
Depuis près de dix ans, le Cabo Delgado, au nord du Mozambique, est ravagé par l’insurrection des shebabs, un groupe islamiste qui a transformé une crise locale en guerre durable. Cette province, pourtant l’une des plus riches du pays en ressources naturelles, demeure aussi la plus pauvre. Le paradoxe est central : diamants, rubis, bois précieux et gaz géant coexistent avec pauvreté chronique, violences et abandon des populations. Dans cette région éloignée de Maputo, les frustrations accumulées ont nourri un terrain favorable à la radicalisation.
Des abus qui ont nourri la colère
Le basculement s’est accéléré à partir de 2017, lorsque les forces de l’ordre ont lancé une vaste opération contre les mineurs artisanaux près de Montepuez, à Namanhumbir. Des milliers de garimpeiros ont été arrêtés pour exploitation minière illégale, souvent avec brutalité. Beaucoup n’étaient pas originaires de la région et certains ont rejoint plus tard les rangs du groupe armé. Selon plusieurs témoignages, la violence policière, les arrestations arbitraires et les humiliations ont été perçues comme une injustice supplémentaire dans une zone déjà fragilisée.
- Répression brutale contre les mineurs artisanaux
- Arrestations massives et détentions contestées
- Sentiment d’exclusion renforcé chez les jeunes
Le combat pour les richesses du sous-sol
La question des ressources est au cœur du discours des insurgés. Le Cabo Delgado fournit aujourd’hui près de 80 % des rubis mondiaux, un chiffre qui illustre l’importance stratégique de la zone. L’entreprise Montepuez Rubis Mining, filiale du groupe britannique Gemfields, exploite une concession de grande ampleur obtenue pour 25 ans. Mais cette industrie s’est accompagnée d’accusations graves : des plaintes déposées à Londres ont évoqué des violences physiques, sexuelles et des traitements inhumains commis par des agents de sécurité privés et par les forces mozambicaines. Gemfields a admis l’existence d’abus, sans reconnaître de responsabilité juridique.
Ce contexte alimente un discours de confiscation des richesses, très efficace dans une région où beaucoup ont le sentiment que les bénéfices partent ailleurs. Les habitants voient les sites miniers se développer tandis que les routes restent dégradées, les services publics faibles et les revenus locaux limités.
Corruption, trafics et capture de l’État
Au-delà des mines, le bois et l’ivoire ont aussi été au centre de trafics massifs. La réserve de Niassa, pourtant protégée, a longtemps servi de point de passage pour des cargaisons illégales. En 2020, les autorités ont saisi 82 conteneurs de grumes au port de Pemba, mais une partie de ces cargaisons a ensuite mystérieusement disparu du contrôle douanier. Des enquêtes ont mis en lumière des liens entre certains opérateurs économiques, des intermédiaires chinois et des cadres politiques du parti au pouvoir, le Frelimo.
- Trafic de bois vers l’Asie
- Réseaux d’influence autour de responsables locaux
- Faiblesse des contrôles douaniers et institutionnels
Une pauvreté structurelle qui alimente l’insurrection
Le Cabo Delgado est situé à plus de 3 000 kilomètres de Maputo, et cet éloignement géographique se double d’un retard social massif. Selon des données du PNUD, le revenu moyen y reste inférieur à un dollar par jour, l’illettrisme touche une large part de la population et la malnutrition chronique frappe de nombreux enfants. Dans ce contexte, les chefs insurgés exploitent un sentiment d’abandon en promettant un ordre plus juste, voire un califat islamique. Leur message trouve un écho chez certains jeunes confrontés au chômage, à la terreur et à l’absence de perspectives.
La première attaque majeure a lieu en octobre 2017 à Mocimboa da Praia, lorsque plusieurs postes de police sont attaqués simultanément. Le choc est immense. Depuis, la violence s’est propagée dans les zones rurales et côtières, bouleversant les échanges commerciaux, les déplacements et la vie quotidienne des familles.
L’internationalisation du conflit et l’ombre du gaz
En 2019, les shebabs mozambicains ont prêté allégeance à l’État islamique, ce qui a renforcé leur visibilité internationale. Cette affiliation a aussi servi de vitrine propagandiste pour menacer les investisseurs étrangers. Parmi les cibles stratégiques figure le gigantesque projet gazier du large de Palma, parmi les plus importants au monde. Les réserves estimées à plusieurs milliers de milliards de mètres cubes ont attiré des multinationales, dont TotalEnergies et d’autres partenaires. Le groupe armé cherche à faire pression sur ces projets pour chasser les acteurs extérieurs et imposer son contrôle sur le territoire.
Le conflit a provoqué un déplacement massif de la population, avec près de 800 000 personnes contraintes de fuir selon les Nations unies. Le nombre exact de combattants reste incertain, oscillant selon les sources entre quelques centaines et plusieurs milliers. Ce flou illustre la difficulté à mesurer un conflit hybride, mêlant criminalité, insurrection, rivalités économiques et crises sociales profondes.
- Allégeance à l’État islamique en 2019
- Pression sur les investissements gaziers
- Déplacements massifs de civils
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