
Une figure majeure de la mémoire du génocide des Tutsis
Dafroza Gauthier, militante franco-rwandaise, s’est éteinte à Reims des suites d’un cancer à l’âge de 72 ans, le 3 octobre 2026. Son nom reste associé à une bataille patiente, méthodique et profondément humaine : celle de la recherche des responsables présumés du génocide des Tutsis au Rwanda. Pendant près de trois décennies, elle a fait de la justice un engagement total, en portant la voix des victimes et des rescapés devant les institutions françaises.
Du Rwanda à la France, un parcours marqué par la violence
Née Dafroza Mukarumongi le 4 août 1954 à Butare, dans le sud du Rwanda, elle grandit dans une famille d’éleveurs tutsi. Très tôt, elle est confrontée à la persécution de son groupe ethnique. En 1960, son instituteur est décapité, sa maison est incendiée et les biens familiaux sont pillés. Plus tard, en 1973, sa mère l’envoie avec sa sœur au Burundi pour les protéger, face à un climat de menaces croissantes.
- 1954 : naissance à Butare
- 1960 : premières violences subies par sa famille
- 1973 : départ vers le Burundi pour échapper aux menaces
Une rencontre décisive avec Alain Gauthier
La même année, Dafroza arrive en France et retrouve Alain Gauthier, rencontré trois ans plus tôt à Butare, où il enseignait le français comme coopérant. Le couple se marie en 1977. Cette union deviendra aussi une alliance militante : ensemble, ils mèneront une enquête bénévole et obstinée pour identifier des suspects du génocide. Leur travail leur vaudra le surnom de « Klarsfeld du Rwanda », en référence à leur persévérance dans la traque judiciaire.
Leur action repose sur un principe simple et exigeant : documenter, recouper, transmettre. Elle a contribué à ouvrir plusieurs procédures en France, dont le premier grand procès lié au génocide, celui de Pascal Simbikangwa, en 2014.
1994, l’année où tout bascule
Fin février 1994, Dafroza se rend à Kigali pour voir sa famille. La tension est déjà extrême, avec la présence de miliciens hutu dans la capitale. Son inquiétude est immense. Sa mère lui demande alors de partir au plus vite pour rejoindre ses jeunes enfants en France. Elle ne parvient pas à sauver l’ensemble de sa famille, qu’elle ne reverra jamais.
Le drame atteint son paroxysme le 8 avril 1994, lorsque sa mère est abattue dans une paroisse où elle s’était réfugiée. D’autres proches, des oncles, des neveux et des cousins, sont également assassinés. Dafroza évoquait souvent un bilan atroce côté maternel, avec 70 à 80 morts selon ses mots, une perte qui a durablement structuré son engagement.
- Fin février 1994 : dernier séjour de Dafroza à Kigali avant le génocide
- 8 avril 1994 : assassinat de sa mère
- Des dizaines de proches tués dans la même vague de violences
Une lutte pour la justice, sans esprit de vengeance
Tout au long de sa vie militante, Dafroza Gauthier répétait qu’elle voulait « la justice, pas la vengeance ». Cette formule résume sa démarche : faire établir les faits, permettre aux victimes d’être reconnues, et pousser les auteurs présumés à répondre de leurs actes devant les tribunaux. Son action s’inscrivait dans une logique de justice réparatrice, attentive à la mémoire des survivants et à la reconstruction du lien social.
Christophe Renzaho, président de la Communauté rwandaise de France, a salué une femme sans limites dans son combat pour faire comparaître les responsables du génocide. Son témoignage souligne l’ampleur d’un engagement mené jusqu’au bout, malgré la fatigue, l’âge et la douleur intime.
Un héritage judiciaire et mémoriel durable
L’impact de Dafroza Gauthier dépasse son histoire personnelle. Son travail, mené avec Alain Gauthier, a contribué à rendre possible en France une série de procès majeurs liés au génocide des Tutsis. Leur méthode a combiné enquêtes de terrain, collecte de témoignages, recherches documentaires et appui aux parties civiles. Grâce à cet effort, des dossiers longtemps restés dans l’ombre ont pu être examinés par la justice.
- Ouverture de procès en France contre des suspects du génocide
- Collecte de témoignages de rescapés et de familles
- Travail de mémoire pour éviter l’oubli et soutenir les survivants
Son parcours rappelle qu’une action citoyenne patiente peut peser sur le cours de la justice internationale. En faisant de la recherche des responsables une mission de vie, Dafroza Gauthier laisse l’image d’une militante exigeante, discrète et déterminée, dont l’engagement a marqué durablement la mémoire du Rwanda et le combat contre l’impunité.
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