Salvador : des prisons pleines, des procès qui n’arrivent jamais

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Un tournant chiffré dans la politique sécuritaire du Salvador

Depuis son arrivée au pouvoir en 2019, Nayib Bukele a fait de la lutte contre les gangs l’axe central de son action. Au Salvador, cette stratégie s’est traduite par un état d’exception prolongé, des arrestations massives et un durcissement sans précédent de la répression. Mardi 20 octobre 2026, le procureur général a livré des chiffres qui éclairent l’ampleur du dispositif : sur les 93 000 personnes emprisonnées dans ce cadre, seules 10 % ont été traduites en justice. Cette donnée, très attendue, confirme les doutes exprimés depuis des années par les organisations de défense des droits humains, qui dénoncent une politique de sécurité fondée sur l’urgence, la détention de masse et une justice souvent débordée.

Des prisons saturées et une population sous pression

Dans un pays d’environ 6,4 millions d’habitants, l’incarcération de 93 000 personnes représente un poids colossal : près de 1,5 % de la population se trouve derrière les barreaux, sans compter les détenus poursuivis pour d’autres affaires sans lien avec les gangs. L’état d’exception en vigueur depuis quatre ans permet des interpellations sans mandat et sans enquête préalable, ce qui alimente les critiques sur les arrestations arbitraires. Les autorités présentent ces mesures comme une réponse nécessaire à la violence des maras, tandis que leurs opposants y voient un système qui fragilise les garanties judiciaires et augmente le risque d’erreurs irréparables.

  • 93 000 détenus liés à l’état d’exception
  • 10 % seulement traduits en justice
  • Arrestations sans mandat possibles
  • Population carcérale proche d’un niveau record

Des condamnations lourdes, mais aussi des acquittements

Le procureur Rodolfo Delgado a détaillé l’état des procédures : environ 10 500 personnes ont été condamnées. Parmi elles, 79 % ont écopé de peines allant de 15 à 45 ans de prison, tandis que 62 personnes ont reçu des peines supérieures à 75 ans et 13 ont été condamnées à la perpétuité. Le parquet a aussi mentionné 244 acquittements et 10 classements sans suite. Ces chiffres révèlent un appareil répressif puissant, mais ils n’effacent pas les interrogations sur la solidité des dossiers. Pour les ONG, la proportion de condamnations ne suffit pas à prouver la fiabilité du système, surtout lorsque des procès collectifs s’appuient sur des éléments de preuve jugés faibles ou insuffisants.

Les droits humains au cœur des critiques

Les organisations humanitaires, dont Socorro Jurídico Humanitario, estiment qu’un tiers des personnes détenues dans le cadre de l’état d’exception seraient innocentes. Elles dénoncent des procès organisés dans le secret, souvent à huis clos, avec des audiences collectives qui limitent la défense individuelle. L’ONU a, de son côté, évoqué des crimes contre l’humanité au sujet de certaines pratiques rapportées dans le pays, notamment les disparitions forcées et les détentions prolongées sans base judiciaire claire. Cette confrontation entre discours sécuritaire et alertes internationales place le Salvador au centre d’un débat sensible : jusqu’où un État peut-il aller pour rétablir l’ordre sans compromettre l’État de droit ?

  • Procès collectifs souvent critiqués
  • Secret judiciaire et défense limitée
  • Disparitions forcées signalées par des ONG
  • ONU préoccupée par de possibles violations graves

Le programme « Zéro oisiveté », entre ouverture et fermeté

La semaine précédente, Nayib Bukele avait annoncé un dispositif de libérations anticipées pour plusieurs milliers de détenus, via le programme « Zéro oisiveté ». Ce mécanisme, qui repose notamment sur le travail en détention, ne concernerait que les collaborateurs occasionnels des groupes criminels. Le président a toutefois posé une ligne rouge très nette : aucun membre de gang, aucun guetteur, aucun informateur, aucun complice conscient de son rôle ne sera libéré. En revanche, les cas de quelque 10 000 collaborateurs occasionnels seraient étudiés individuellement afin d’évaluer le degré réel d’implication. Cette nuance est importante, car elle montre une volonté d’adapter le système sans renoncer à la logique de fermeté qui caractérise son mandat.

Une stratégie qui répond aussi aux pressions politiques

Cette inflexion apparente intervient à l’approche d’échéances électorales et alors que la politique sécuritaire salvadorienne suscite de plus en plus de controverses à l’international. Bukele semble ainsi reconnaître qu’il faut distinguer les personnes agissant sous la menace des gangs de celles qui ont participé volontairement aux réseaux criminels. Mais il ne remet pas en cause le socle autoritaire de son modèle. Il a même affirmé que d’autres pays pourraient s’en inspirer, allant jusqu’à conseiller à Emmanuel Macron de regarder l’exemple salvadorien après les violences observées en France lors des mobilisations du 17-18 octobre. Cette posture confirme une ambition politique claire : faire du Salvador un laboratoire d’ordre public, quitte à maintenir une tension permanente entre sécurité, justice et libertés fondamentales.


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