Martuwarra et Anne Poelina : une relation profonde entre peuple et eau
Anne Poelina, conservatrice et universitaire Nyikina Warrwa, incarne le lien intime entre les peuples autochtones et la rivière Martuwarra Fitzroy : un cours d’eau d’environ 735 kilomètres qui traverse gorges, savanes et plaines d’inondation jusqu’à l’océan Indien. Exemple précis : Poelina se considère comme liée au fleuve par une filiation matrilinéaire et affirme que, d’un point de vue coutumier, la rivière la « possède », ce qui crée une responsabilité de protection continue pour sa communauté et ses connaissances. Ce rapport personnel et professionnel explique pourquoi elle associe formellement la rivière aux travaux scientifiques qui la concernent.
Menaces actuelles sur un système fluvial presque intact
La Martuwarra est l’un des derniers fleuves tropicaux australiens relativement non endigués, mais elle fait face à des pressions multiples. Exemples concrets : irrigation agricole intensive, projets envisagés d’extraction de gaz par fracturation hydraulique, et recherches minières ciblant des éléments rares comme le vanadium ou le titane. Points clés :
- Irrigation : augmentation de la demande en eau pour l’agriculture régionale.
- Fracking et exploitation minière : risques de pollution et de perturbation des écosystèmes.
- Changement climatique : amplification des cycles naturels de sécheresse et d’inondation.
Donner une voix institutionnelle à la rivière : l’auteur non humain
Depuis 2020, Poelina inscrit le nom Martuwarra River of Life comme premier « auteur » sur certaines publications, inscrivant le fleuve dans le processus de production de connaissances. Exemple : dans un article paru en PLoS Water (2023) la contribution de la rivière est explicitée dans la note d’auteurs : sans Country, il n’y aurait pas d’article. Cette démarche a suscité des réactions éditoriales — des rédacteurs ont parfois tenté de retirer la rivière comme premier auteur, puis ont dû rétablir la reconnaissance après appel — et pose un défi direct aux notions occidentales d’auteur et de propriété du savoir. Poelina a ensuite enregistré Martuwarra sur la plateforme ORCID, permettant de suivre sept publications la listant et leurs citations.
Précédents juridiques et reconnaissance internationale
La reconnaissance de rivières comme entités juridiques existe déjà : exemple notable, le fleuve Whanganui en Nouvelle‑Zélande (identité légale reconnue en 2017) et la décision de la Cour suprême de Colombie en 2018 concernant l’écosystème de l’Amazone. Pour la Martuwarra, des jalons institutionnels existent aussi : la région du West Kimberley a été inscrite au National Heritage List australien en 2011 et, en 2024, l’UNESCO a désigné la rivière comme Living Water Museum, soulignant une gestion intégrée mêlant science et savoirs autochtones. Implications :
- possibilité d’identité juridique et de droits propres au fleuve ;
- nécessité de mécanismes de tutelle rassemblant plusieurs Premières Nations ;
- potentiel pour des politiques environnementales innovantes.
Recherche interdisciplinaire et cartographie du patrimoine vivant
Le travail de Poelina au Nulungu Research Institute illustre une approche interdisciplinaire qui mêle santé, droit autochtone, conservation et sciences naturelles. Exemple concret : la création d’un « Living Water Heritage Story Map » réalisée avec plus de 40 détenteurs de savoirs autochtones et l’archéologue Sven Ouzman ; la carte numérique archive des sites culturels et archéologiques, la biodiversité, les langues et des témoignages de violences coloniales. Méthodes et résultats :
- collecte participative dirigée par les propriétaires traditionnels ;
- archivage numérique de données écologiques et culturelles ;
- outils de médiation entre savoirs autochtones et science occidentale.
Quels enjeux pour la science, le droit et les communautés autochtones ?
L’exemple de Martuwarra invite à repenser les pratiques académiques et juridiques : quand et comment attribuer une co‑auteur non humain de manière légitime, comment intégrer le consentement des communautés autochtones et comment traduire la reconnaissance culturelle en protections effectives ? Recommandations pratiques basées sur l’expérience :
- Établir des protocoles éthiques clairs pour la co‑auteurisation impliquant Country.
- Renforcer la protection juridique des rivières via des statuts de personnalité juridique ou des accords de gestion dirigés par les Premières Nations.
- Soutenir la recherche dirigée par les communautés et la conservation intégrant savoirs traditionnels et sciences.
- Suivre et valoriser les contributions via des outils comme ORCID pour tracer publications et impacts.
Cet exemple souligne que protéger une rivière, la reconnaître comme sujet de droits et la lui attribuer une place dans la production de connaissances sont des voies complémentaires pour préserver les fonctions écologiques et culturelles essentielles aux communautés qui en dépendent.
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