
Apprendre l’arabe à Tel-Aviv, un geste linguistique et politique
Dans un contexte marqué par les guerres, l’occupation en Cisjordanie et les violences à Gaza, le choix de prendre des cours d’arabe à Tel-Aviv dépasse largement la simple curiosité académique. Pour certains Israéliens, apprendre la langue parlée par les Palestiniens et par une grande partie du monde arabe devient un acte de compréhension, parfois même de résistance à l’isolement et aux stéréotypes. À Tel-Aviv, plus de 300 étudiants suivent ainsi des cours dans une école présente aussi à Haïfa et Jérusalem, preuve qu’un intérêt réel existe malgré le climat de tension.
Une langue au cœur d’identités partagées
Pour Kim Ibrahim, professeure et Palestinienne d’Israël, l’arabe n’appartient pas à une minorité marginale mais à l’histoire même du pays. Son idée est simple et puissante : on ne peut pas se rapprocher d’un peuple sans parler sa langue. Cette vision rappelle que l’arabe n’est pas seulement un outil de communication, mais aussi un marqueur culturel, historique et affectif. Dans des villes mixtes comme Haïfa, Jérusalem ou Jaffa, l’arabe a longtemps fait partie du paysage quotidien, des marchés aux écoles, en passant par les administrations locales.
- Langue de lien entre communautés voisines.
- Langue de mémoire pour les Palestiniens d’Israël.
- Langue de transmission dans de nombreuses familles séfarades originaires de pays arabes.
Des étudiants attirés par la compréhension de “l’autre”
Parmi les élèves, beaucoup sont engagés à gauche ou impliqués dans des associations de défense des droits humains. Ils se rendent parfois en Cisjordanie pour observer la réalité de l’occupation, participer à des actions de solidarité ou dialoguer avec des Palestiniens. Akiva, qui travaille pour une ONG, raconte que son intérêt pour l’arabe suscite souvent des réactions moqueuses : certains imaginent aussitôt le Mossad ou l’armée, comme si la langue ne servait qu’aux missions de renseignement. Cette perception révèle une tension profonde : apprendre l’arabe est encore souvent interprété comme une stratégie de sécurité plutôt que comme une démarche de rencontre.
- Motivation académique : comprendre une grammaire riche et une littérature majeure.
- Motivation civique : dialoguer avec les Palestiniens et les minorités arabes.
- Motivation militante : documenter l’occupation et les inégalités.
Quand parler arabe devient un acte contesté
Le climat politique a renforcé la méfiance envers la langue arabe. En Israël, elle a perdu son statut de langue officielle en 2017 pour devenir une langue à statut spécial, un changement symboliquement lourd. Dans certains quartiers ou commerces, des inscriptions en arabe sont désormais perçues comme dérangeantes, voire provocatrices. À la mairie de Haïfa, la conseillère municipale Sally Abed a pris la parole en hébreu et en arabe pour rappeler que sa ville a longtemps été façonnée par cette langue. Son intervention a déclenché des cris hostiles, révélant combien l’arabe peut aujourd’hui cristalliser les fractures identitaires.
Cette situation illustre une réalité préoccupante : l’espace public, qui devrait permettre la coexistence des langues, devient parfois un terrain de confrontation symbolique. Dans ce contexte, la langue arabe n’est plus seulement un moyen de communication, mais un signe politique lu à travers le prisme du conflit.
Ce que révèle le rejet de l’arabe dans la société israélienne
Le rejet de l’arabe ne touche pas seulement les Palestiniens d’Israël, qui représentent environ 20 % de la population, mais aussi une partie des Juifs séfarades issus de familles originaires du monde arabe, proches de la moitié de la population juive du pays. Cette diversité linguistique et culturelle est pourtant une réalité ancienne. En refusant l’arabe, une partie de la société israélienne efface aussi une part de son propre héritage. Sally Abed insiste sur ce point : parler arabe, pour elle, c’est affirmer une identité, refuser l’effacement et revendiquer une place légitime dans l’espace public.
- Effacement symbolique des Palestiniens d’Israël.
- Tension identitaire autour de la place des langues dans l’espace public.
- Mémoire partagée souvent occultée par le conflit.
Une ouverture fragile mais essentielle vers l’avenir
Apprendre l’arabe à Tel-Aviv n’efface pas les violences du présent, mais cela ouvre une autre porte : celle de l’écoute, de la compréhension et du dialogue. Dans un environnement où la peur et la méfiance dominent, chaque mot appris peut devenir un pont. Les cours, les débats et les prises de parole comme celle de Sally Abed montrent qu’une partie de la société refuse de laisser la langue devenir un simple marqueur de séparation. Comprendre l’arabe, c’est aussi reconnaître que la coexistence ne peut se construire sans connaître la langue de l’autre, son histoire et sa dignité.
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