
Un rapport qui dévoile l’envers du décor
Après plusieurs années d’enquête, Amnesty International publie un document majeur sur le fonctionnement de la surveillance au Maroc, avec un focus sur la répression visant des journalistes, des militants des droits humains et leurs proches. Le rapport, intitulé « On commence par le verdict », décrit un système organisé pour identifier, suivre et affaiblir celles et ceux qui critiquent les autorités marocaines, au pays comme à l’étranger. L’enquête s’appuie sur un ensemble de sources croisées : témoignages de victimes, données techniques, fuites, recherches indépendantes et révélations d’un ancien agent de la DGST devenu lanceur d’alerte.
Des méthodes de surveillance multiples et sophistiquées
Le cœur du rapport réside dans la diversité des moyens déployés par la DGST, la Direction générale de la surveillance du territoire. Les enquêteurs décrivent un arsenal qui mêle techniques anciennes et outils de pointe, avec une logique de traque permanente. Parmi les procédés identifiés figurent l’infection physique des téléphones, les attaques « un clic » et « zéro clic », ainsi que des injections réseau susceptibles d’impliquer l’opérateur Maroc Telecom. L’objectif est clair : accéder aux messages, aux appels, aux photos, à la localisation et parfois même au micro des appareils visés.
- Piratage par lien ou message piégé, parfois sans action de la victime.
- Logiciels espions capables d’enregistrer les appels et d’extraire des données privées.
- Surveillance physique dans des voitures, hôtels, aéroports ou domiciles.
- Réseau d’informateurs recrutés dans le voisinage ou chez certains commerçants.
Une cible prioritaire : journalistes, militants et voix critiques
L’enquête montre que les personnes les plus visées sont celles qui documentent les abus, la corruption ou les atteintes aux libertés. Dès 2017, Amnesty avait déjà identifié 103 numéros marocains susceptibles d’être ciblés par Pegasus, dont 65 appartenaient à des membres de la société civile. Parmi eux, on comptait 34 défenseurs des droits humains, 22 journalistes et professionnels des médias, ainsi que des avocats et universitaires. Le rapport souligne aussi que la surveillance ne se limite pas à la personne ciblée : elle touche souvent son entourage, ce qui amplifie la peur et l’isolement.
Exemple concret : un journaliste peut être suivi via son téléphone, mais aussi par l’intermédiaire de ses déplacements, de ses contacts professionnels et de ses échanges privés. Cette stratégie a pour effet de fragiliser les enquêtes en cours et d’installer une forme d’autocensure durable.
Une chaîne internationale de fournisseurs et de responsabilités
Le document met également en lumière la dimension mondiale de ce marché de la surveillance. Le Maroc se fournit auprès d’entreprises implantées en Israël, aux États-Unis et dans l’Union européenne, parmi lesquelles NSO Group, Gamma Group, FinFisher ou encore Memento Labs. Les autorités justifient souvent ces acquisitions par la lutte contre le terrorisme ou la criminalité, mais l’enquête montre que ces technologies sont utilisées contre des opposants, des journalistes et des défenseurs des libertés.
- Vendeurs internationaux de technologies de surveillance.
- Licences d’exportation délivrées par certains États.
- Contrôles insuffisants sur l’usage réel des outils vendus.
- Flou réglementaire qui favorise l’impunité.
Cette situation pose une question essentielle : qui porte la responsabilité lorsque des technologies prétendument défensives servent à réprimer des libertés fondamentales ?
Le « techno-autoritarisme », une logique de domination numérique
Amnesty International qualifie ce système de « techno-autoritarisme », un terme qui désigne l’usage des technologies pour renforcer des pratiques autoritaires. Dans le cas marocain, il ne s’agit pas seulement de surveiller : il s’agit aussi de faire pression, de délégitimer, d’humilier et, lorsque nécessaire, d’ouvrir la voie à des poursuites pénales ou à l’emprisonnement. Le rapport décrit un climat où la vie privée devient une arme, avec des éléments intimes parfois utilisés pour discréditer publiquement les victimes.
Ce mécanisme produit des effets très concrets : harcèlement judiciaire, campagnes de dénigrement, diffusion d’informations personnelles et peur constante. Des personnes sorties de prison ou ayant échappé à des poursuites restent parfois sous surveillance, ce qui entretient une pression psychologique continue.
Une société civile sous pression, mais toujours debout
Malgré cette répression, la société civile marocaine continue d’exister et de résister. Des militants, des avocats, des journalistes et des chercheurs poursuivent leur travail, souvent dans des conditions difficiles. Reporters sans frontières rappelle que les journalistes indépendants subissent une pression permanente et que l’espace médiatique reste fortement contrôlé. Le pluralisme existe, mais il est fragilisé par une combinaison de propagande, de désinformation et de contraintes politiques.
- Pressions judiciaires contre les voix critiques.
- Harcèlement numérique et surveillance continue.
- Campagnes de discrédit visant à affaiblir la crédibilité des opposants.
- Résistance persistante d’acteurs de terrain qui documentent les abus.
Le rapport insiste enfin sur un point central : sans enquête indépendante et sans contrôle réel des exportations de technologies de surveillance, ces pratiques risquent de perdurer. Le cas marocain illustre un phénomène plus large, celui d’une économie mondiale du contrôle numérique où des États et des entreprises profitent d’outils conçus pour traquer, surveiller et réduire au silence.
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