Pourquoi le PIB ne suffit plus
Le débat sur l’usage du PIB comme guide principal pour la politique publique revient au premier plan : le secrétaire général de l’ONU a mandaté en mai 2025 un groupe d’experts de haut niveau pour proposer des alternatives, et un rapport final est attendu d’ici la fin avril — preuve que le moment est venu de réviser nos repères. Par souci de clarté, trois questions structurent la réflexion :
- Pourquoi le PIB est un indicateur insuffisant ?
- Les données nécessaires existent‑elles pour faire mieux ?
- Comment de meilleurs indicateurs peuvent‑ils orienter des politiques plus pertinentes ?
Cet article condense les enseignements des travaux britanniques récents et montre qu’il est possible, avec des méthodes et des données déjà disponibles, de construire des mesures plus complètes du bien‑être économique.
Deux failles méthodologiques cruciales
Le SNA (System of National Accounts) porte deux limites majeures : d’une part sa lenteur d’actualisation (cycles d’environ 15 ans) qui fait qu’il arrive trop tard pour intégrer rapidement des phénomènes émergents comme l’IA ; d’autre part sa définition même de la « production » exige une implication humaine vérifiée par une transaction économique. Par exemple :
- un repas cuisiné à la maison n’est pas compté dans le PIB malgré sa valeur nutritionnelle ;
- la séquestration de carbone par un arbre n’entre pas dans le PIB alors que ce service a une valeur pour les populations.
Ces deux failles excluent massivement le travail non payé et les services écosystémiques, rendant le PIB aveugle à des activités essentielles pour le bien‑être et la durabilité.
Ce que les comptes actuels occultent
Les exclusions des comptes nationaux produisent des distorsions importantes : au Royaume‑Uni, seulement £12,9 billions sur un stock d’actifs estimé à £39,7 billions figuraient dans les comptes de 2022, et environ un tiers des biens et services consommés ne transitent pas par le PIB. Quatre classes de capitaux sont largement omises :
- capital humain (éducation, compétences, santé) ;
- capitaux immatériels (organisation, formation) ;
- biens durables ménagers (réfrigérateurs, voitures) ;
- capital naturel non exploité par le marché (zones humides, biodiversité).
Ignorer la dépréciation ou la dégradation de ces actifs conduit à surestimer la résilience économique à long terme.
Vers des comptes plus inclusifs : l’approche britannique
Depuis 2017, l’Office for National Statistics (ONS) teste l’extension des méthodes SNA avec des jeux de données existants pour produire des comptes de revenu et de patrimoine plus inclusifs. La démarche combine : l’Satellite Account pour valoriser le travail non rémunéré (par exemple en multipliant les heures de soins ou de transport domestique par un prix de marché analogique, comme le tarif taxi/km), et les comptes de capital naturel qui traduisent physiquement et monétairement les services écosystémiques (qualité de l’air, stockage de carbone). Les avantages pratiques incluent :
- mise en œuvre largement possible avec des données déjà collectées ;
- appui sur des cadres internationaux (SNA, SEEA, guide UNECE) ;
- évolutivité au fur et à mesure de l’amélioration des données.
Indicateurs alternatifs : GII et NII expliqués
Deux agrégats offrent une lecture plus complète que le PIB : le revenu inclusif brut (Gross Inclusive Income, GII) et le revenu inclusif net (Net Inclusive Income, NII). Le GII ajoute au PIB :
- ajustement qualité des services publics ;
- services ménagers non rémunérés ;
- services écosystémiques (régulation climatique, purification de l’eau, qualité de l’air) ;
- un ensemble élargi d’investissements immatériels.
Le NII part du GII et soustrait la consommation et la dépréciation des différents capitaux (patrimoine physique et immatériel, durables ménagers, capital humain, épuisement des ressources fossiles, dégradation atmosphérique), puis ajoute le revenu net extérieur. En pratique, au Royaume‑Uni en 2023 le GII par personne était d’environ £66 000 contre ~£40 000 pour le PIB, et le NII aboutissait à un niveau intermédiaire (~£47 849 selon l’estimation).
Impacts politiques et exemples concrets d’action
Adopter des comptes inclusifs transforme les priorités publiques : en révélant la valeur des soins non rémunérés et des services écosystémiques, ces métriques permettent de concevoir des politiques plus ciblées et durables. Exemples concrets :
- subventions et investissements orientés vers la restauration des zones humides pour préserver la régulation des inondations ;
- reconnaissance monétaire et soutien aux aidants familiaux (allocation, services publics) ;
- évaluations de projets d’infrastructure intégrant la dépréciation du capital naturel et humain ;
- actualisation des règles comptables pour mieux capturer des actifs immatériels produits par l’IA.
En synthèse, des indicateurs comme le GII et le NII offrent une boussole plus complète pour orienter des décisions publiques qui visent à la fois la prospérité et la durabilité.
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