
Une presse sous pression au Mozambique
Depuis plusieurs années, le Mozambique traverse une crise profonde de la liberté de la presse, aggravée par la période post-électorale de 2024. Quatre journalistes ont été assassinés ou ont disparu depuis 2020, tandis que d’autres ont été agressés, blessés ou menacés lors de la contestation des résultats électoraux. Les plaintes déposées n’ont, à ce jour, donné lieu à aucun résultat tangible, ce qui alimente un climat d’impunité et de peur. Dans ce contexte, les professionnels de l’information travaillent souvent dans l’ombre, avec des risques élevés lorsqu’ils couvrent les sujets sensibles, notamment les manifestations, la corruption, ou encore la guerre dans le nord du pays.
Albino Sibia, un drame devenu symbole
Le cas d’Albino Sibia illustre de manière brutale les dangers encourus par les journalistes et vidéastes locaux. Le 12 décembre 2024, ce blogueur de 30 ans a été touché par deux balles dans le dos alors qu’il filmait une manifestation à Ressano Garcia, près de la frontière sud-africaine. Ses derniers mots, diffusés en direct sur Facebook, ont marqué les esprits : il affirmait être en train de mourir après avoir été visé par des tirs. Cet épisode s’inscrit dans une séquence plus large de violences liées aux protestations contre l’élection générale d’octobre 2024, qui ont duré plusieurs mois et se sont traduites par des interventions musclées des forces de l’ordre.
Des disparitions et des assassinats qui alimentent la peur
La crise actuelle n’est pas née en 2024 : elle prolonge une tendance déjà ancienne faite de pressions, d’intimidations et d’attaques contre les voix indépendantes. Depuis 2020, au moins quatre journalistes ont été tués ou ont disparu au Mozambique. Parmi eux figurent João Chamusse, rédacteur en chef du journal en ligne Ponto por Ponto, retrouvé mort chez lui en décembre 2023, ainsi que Ibraimo Mbaruco et Arlindo Chissale, portés disparus après avoir été emmenés par des hommes en uniforme. Ces affaires n’ont pas été élucidées, ce qui nourrit une inquiétude durable dans la profession et affaiblit la confiance envers les institutions chargées de protéger les journalistes.
- João Chamusse : mort retrouvée à son domicile, avec disparition de matériel personnel.
- Ibraimo Mbaruco : disparu à Palma dans un contexte sécuritaire tendu.
- Arlindo Chissale : porté disparu à Pemba, dans le Cabo Delgado.
- Albino Sibia : mort en direct pendant une couverture de manifestation.
Le Cabo Delgado, zone de guerre et zone de silence
Au nord du pays, la province du Cabo Delgado concentre plusieurs enjeux explosifs. Elle est frappée par l’insurrection d’un groupe armé affilié à la mouvance djihadiste, souvent désigné comme les Shebabs, tandis qu’elle recèle d’importantes ressources stratégiques comme le gaz, les rubis et le lithium. Cette combinaison en fait un espace central pour l’avenir économique du pays, mais aussi l’une des régions les plus dangereuses pour les reporters. Le conflit y a déjà causé plus de 6 500 morts et près d’un million de déplacés, ce qui rend l’accès à l’information plus difficile et accroît la pression sur les médias locaux et internationaux.
Un contrôle politique et médiatique de plus en plus serré
Pour de nombreux observateurs, la répression s’explique aussi par la structure même du pouvoir mozambicain. Le Frelimo, au pouvoir depuis l’indépendance en 1975, n’a jamais été remplacé par une alternance politique. Selon des chercheurs et responsables d’organisations de défense de la presse, la crise post-électorale a renforcé un contrôle déjà très fort sur les médias. Certains sujets deviennent quasiment interdits dans les grands médias traditionnels : les manifestations, l’opposition incarnée par Venancio Mondlane, ou encore la guerre dans le Cabo Delgado. Pour s’informer, une partie de la population se tourne vers les réseaux sociaux, les plateformes en ligne et des canaux alternatifs.
- Auto-censure dans les rédactions face aux sujets jugés sensibles.
- Centralisation du discours public autour de la ligne du pouvoir.
- Contournement numérique via les réseaux sociaux, WhatsApp et les VPN.
- Rôle croissant de la jeunesse dans la circulation d’informations alternatives.
La résistance culturelle, entre rap, mémoire et espace numérique
Malgré les contraintes, la société mozambicaine invente d’autres formes d’expression. Le rappeur Azagaia, disparu en 2023, est devenu une figure majeure de la contestation. Dans sa maison transformée en bibliothèque, des artistes, militants, journalistes et universitaires rendent hommage à un héritage qui dépasse la musique. Sa chanson Povo no poder a été censurée en 2008, mais elle demeure très présente dans les mobilisations de jeunesse et sur YouTube, où ses différentes versions ont dépassé 1,5 million de vues. Cette circulation numérique montre qu’en dépit de la surveillance et des restrictions, un espace public parallèle continue d’exister, porté par la culture, les réseaux sociaux et une génération qui refuse le silence.
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