Yes : une cinéaste israélienne accuse Israël de brutalité satisfaite

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1. Satire corrosive : l’ouverture qui choque

Nadav Lapid plante d’emblée un décor de grotesque et de dérision en suivant le couple de Tel-Aviv — le pianiste désigné par la lettre Y et la danseuse Yasmine — travaillant comme « clowns disco » pour l’élite : scènes de goo rose et vert, usage d’objets sexuels en spectacle, et un « song battle » absurde opposant Love Me Tender à un tube Eurodance. Exemples précis : Y qui recrache une balle orange, Yasmine qui sauve son partenaire évanoui, et la référence visuelle explicite au tableau satirique de George Grosz. Points clés :

  • Décadence visuelle et physique pour souligner la dérive morale.
  • Usage de la provocation pour établir un ton satirique et politique.
  • Transfert du regard critique de la bourgeoisie vers la bohème elle‑même.

2. La bascule morale : l’« hymne » et la perte d’âme

La scène pivot est l’offre faite à Y par un oligarque : composer un hymne belliqueux pour la « génération victoire », texte ouvertement vindicatif (« Destroy, destroy… Exterminate… »). Y accepte malgré son dégoût, hypothèse dramatique qui illustre la compromission artistique contre rémunération et sécurité. Exemples : le passage du travail sexuel festif à la commande patriotique, l’intermédiaire P.R. qui rend l’offre tangible. Enjeux pratiques :

  • Argument financier et tentation professionnelle.
  • Pressions sociales et désir d’appartenance/pouvoir.
  • Conséquence : aliénation de l’identité artistique et personnelle.

3. Famille, mémoire et le paradoxe du « oui »

Au centre du film, la relation intime entre Y, Yasmine et leur fils Noah expose la collision entre paternité, héritage moral et renoncement. Y enseigne à l’enfant que seuls existent le oui et le non, et bascule philosophiquement vers une soumission revendiquée (« Submission is happiness ») pour protéger l’avenir supposé. Exemples concrets : le monologue qui réévalue la révolte (du « non » au « oui »), les souvenirs de la mère protectrice qui refusait l’armée active et conseillait l’option de l’orchestre militaire. Tensions centrales :

  • Mémoire maternelle comme boussole morale vs tentation du compromis.
  • Question de transmettre ou rompre avec une identité nationale.
  • Le rôle de la paternité comme justification morale du renoncement.

4. Fiction et documentaire : frontière poreuse et dilemmes éthiques

Lapid mêle fiction et éléments documentaires — hymne « trouvé », images publiques, scènes montrant des frappes vues depuis une colline — et soulève des interrogations éthiques sur la représentation du réel. Exemple marquant : l’ascension du « Hill of Love » pour observer en direct les nuages de fumée et les explosions ; juxtaposition d’un personnage fictif face à une tragédie documentaire. Comparaisons et questions :

  • Parallèle avec Ahed’s Knee et Synonyms dans l’usage d’éléments réels.
  • Risque de déshumanisation ou de banalisation du traumatisme par l’intégration fictionnelle.
  • Question : qui doit parler des violences en son propre nom — l’artiste, la victime, ou la caméra documentaire ?

5. Mise en scène : frénésie formelle et force dramatique

Le film use d’un style nerveux — caméras saccadées, montage effréné, bande-son saturée — pour traduire l’angoisse et la fièvre politique. Cela permet des scènes intenses, comme le long monologue de Lea (ancienne propagandiste) qui énonce des récits de victimes et interroge la transformation du traumatisme en message public. Mais cette intensité comporte des faiblesses : psychologie parfois superficielle, pivot moral de Y insuffisamment expliqué. Techniques et effets :

  • Rythme rapide pour rendre la saturation sociale et médiatique.
  • Moments de grande justesse dramatique (la confession de Lea) contrastant avec des choix formels discutables (insertion documentaire brute).
  • Limite : tension entre volonté d’authenticité et la construction fictionnelle.

6. Expérience morale : identité, complicité et le pari du film

« Yes » propose une expérience-pensée : que reste‑t‑il d’un artiste qui dit « oui » à ce qu’il déteste ? Le film interroge la notion de complicité dans un espace social et politique compromis, et explore l’idée que l’aveu de cette complicité peut être une forme perverse d’honnêteté. Exemples thématiques : la tension entre émigration et transmission, la métaphore du clown comme figure de l’autodépréciation menant à la trahison, et la scène du piano où se révèlent les nostalgies et les échecs amoureux. Enjeux soulevés pour le spectateur et l’artiste :

  • Comment l’art peut‑il résister à la récupération politique ?
  • Quelles responsabilités morales pour un créateur face à la guerre et au paysage national ?
  • Le film comme mise au défi du cinéma : représenter l’horreur sans la confisquer.

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