
Un aérodrome isolé au cœur des tensions
Au nord-est du Groenland, l’arrivée fin juillet de matériel de forage à l’aérodrome de Nerlerit Inaat a immédiatement attiré l’attention. Dans cette zone très peu desservie, où quelques avions seulement atterrissent chaque semaine, le débarquement de 15 conteneurs et engins lourds ne ressemble pas à un simple transfert logistique. Il s’inscrit dans un contexte plus large de rivalités énergétiques et géopolitiques, alors que l’île autonome, rattachée au Danemark, suscite depuis des années l’intérêt de plusieurs acteurs étrangers.
Un projet pétrolier relancé sans feu vert officiel
Selon les autorités groenlandaises, l’opération a été menée sans autorisation préalable. Le gouvernement a indiqué que le matériel, déplacé de Tasiilaq vers Nerlerit Inaat, devait servir à rejoindre Nunap Qeqqa, dans la péninsule du Jameson Land, en vue de forages d’exploration pétrolière. Les autorités ont précisé qu’un avertissement formel serait adressé au titulaire de la licence. Cette affaire rappelle que le Groenland demeure une terre convoitée pour ses ressources, même si Nuuk a suspendu en 2021 la délivrance de nouvelles licences pétrolières.
- Lieu concerné : Jameson Land, à l’est du Groenland
- Objectif : lancer des forages d’exploration
- Point de blocage : absence d’autorisations réglementaires
Des licences anciennes, redevenues stratégiques
Le dossier repose sur des licences obtenues en 2014 et 2018 par White Flame Energy, toujours valides. Rachetée ensuite par la britannique 80 Mile PLC, la société est désormais associée à Greenland Energy, entreprise américaine créée en 2025. Cette dernière compte parmi ses soutiens des personnalités proches de Donald Trump, comme Larry Sweet et Carol Craig, impliquée dans le programme antimissile Golden Dome. L’enjeu dépasse donc la seule exploration pétrolière : il touche aussi à la présence économique et stratégique américaine dans l’Arctique.
Greenland Energy affirme préparer ce qu’elle présente comme l’un des plus grands programmes d’exploration terrestre menés au Groenland depuis des décennies. Son dirigeant, Robert Price, un spécialiste du secteur pétrolier, a déjà affiché un enthousiasme très offensif lors d’une visite en mars.
Des ambitions chiffrées à grande échelle
Les promoteurs du projet évoquent un potentiel d’environ 13 milliards de barils, soit une valeur théorique proche de 1 000 milliards de dollars. Le premier forage, prévu à environ 3 500 mètres de profondeur, est annoncé pour octobre. Dans une lettre adressée à ses actionnaires le 6 août, la société a justifié ses préparatifs anticipés en expliquant qu’attendre toutes les autorisations pourrait faire perdre un temps précieux pendant la courte saison d’exploitation groenlandaise.
- Ressource visée : pétrole
- Volume estimé : 13 milliards de barils
- Calendrier annoncé : premier forage en octobre
- Profondeur prévue : 3 500 mètres
Une population locale inquiète pour son avenir
Sur place, le projet suscite une forte méfiance. Dans la petite localité d’Ittoqqortoormiit, la seule véritablement proche des zones de forage, des habitants ont manifesté le 13 juillet pour dénoncer les risques pour leur environnement et leur mode de vie. Malgré les promesses d’emplois avancées par les responsables du projet, beaucoup redoutent les conséquences d’une activité industrielle lourde dans une région fragile, exposée au froid extrême, à l’isolement et à la dépendance aux ressources naturelles locales.
Le président du conseil local, Hans Brønlund, a résumé l’inquiétude de nombreux riverains : une pollution accidentelle pourrait menacer non seulement la faune et les eaux, mais aussi la culture de chasse et l’équilibre social de la communauté. Dans un territoire où les modes de vie sont étroitement liés à l’environnement, un accident pétrolier serait perçu comme une rupture durable.
Les craintes exprimées par les habitants
- Risque écologique : marée noire dans une zone arctique vulnérable
- Risque social : transformation du mode de vie local
- Risque culturel : fragilisation de la chasse et des traditions
Donald Trump remet le Groenland au centre du jeu
Cette relance intervient alors que Donald Trump multiplie de nouveau les signaux sur le Groenland. Le 1er août, sur Truth Social, il a publié une image générée par intelligence artificielle montrant son visage au-dessus d’un village groenlandais, accompagnée du message « Hello Greenland ». La veille, il affirmait déjà qu’avant la fin de son mandat en 2029, le territoire autonome serait sous influence américaine. Ces propos ravivent les spéculations sur une stratégie de long terme visant à renforcer la présence des États-Unis dans l’Arctique.
L’hypothèse d’un Groenland stratégique n’est pas nouvelle. Sa position géographique en fait un point d’observation majeur entre l’Amérique du Nord et l’Europe, tandis que ses ressources minières et énergétiques attisent les convoitises. Dans ce contexte, les déclarations de l’ancien président américain donnent au dossier pétrolier une dimension clairement politique.
Entre énergie, souveraineté et bataille d’influence
L’affaire de Nerlerit Inaat dépasse largement le cadre d’un simple projet industriel. Elle illustre la rencontre de trois enjeux majeurs : la recherche d’hydrocarbures, la souveraineté groenlandaise et la compétition d’influence entre acteurs américains, danois et locaux. Les promoteurs du forage voient dans Jameson Land une opportunité économique majeure, tandis que les opposants y lisent une menace pour l’environnement et l’autonomie des communautés arctiques. Le dossier reste donc ouvert, au croisement d’intérêts énergétiques, d’arguments juridiques et d’ambitions diplomatiques.
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