Les Français désavoueraient-ils la société de consommation ? Ils sont 83 % à considérer que nous avons « tendance à accorder trop d’importance à la consommation matérielle » et que « les gens consomment trop », 77 % à admettre que « notre manière de consommer est nuisible pour l’environnement ».

Voici quelques-uns des enseignements de la première édition du baromètre annuel « Sobriétés et modes de vie » de l’Agence de la transition écologique (Ademe). Nos compatriotes paraîtraient même décroissants, si le terme leur avait été soumis : trois sur quatre (74 %) estiment que les politiques publiques devraient privilégier la protection de l’environnement à la croissance économique.

La notion de sobriété, « saisie dans une acception large, qui dépasse largement une stricte démarche écologique », se voit attribuer une « tonalité positive » par 41 % des sondés, neutre par 35 % et négative par 15 %. Mais tout le monde ne l’appréhende pas de la même manière, surtout au prisme du niveau de vie.

Les excès, c’est les autres

77 % des sondés estiment qu’ils assument déjà leur part de l’effort, tandis que moins de la moitié d’entre eux jugent que l’Etat et les grandes entreprises agissent réellement pour limiter leurs impacts. 72 % pensent que le premier devrait agir plus, y compris en restreignant certaines pratiques (voyages en avion, véhicules thermiques…), et 44 % pensent que les secondes n’agissent pas du tout.

Les Français tendent-ils à voir les excès chez les autres plutôt qu’à leur porte ? Seuls 28 % ont le sentiment de « consommer trop », et 82 % estiment déjà sobre leur mode de vie. « A peine plus d’un quart de la population semble admettre sa propre contribution au problème », lit-on dans l’analyse de l’Ademe.

Ainsi, seuls 19 % des automobilistes qui utilisent leur voiture quotidiennement trouvent cet usage excessif. Et alors que 34 % des Français déclarent chauffer leur logement au-delà de 19°C, seulement 7 % ont le sentiment de le faire de manière excessive.

Anaïs Rocci, sociologue de la direction Prospective et recherche de l’Ademe, relève cet écart « entre d’un côté une adhésion forte à une société plus sobre (…) et, de l’autre, l’application [de la sobriété] dans leur quotidien et leur perception d’avoir déjà un mode de vie sobre ».

« Non seulement les Français sous-estiment probablement l’impact de leurs modes de vie sur l’environnement, mais ils ont aussi l’impression de faire leur part », résume la chercheuse.

Sobriété subie et sobriété choisie

Les contraintes pratiques, comme le manque d’alternative à la voiture, et surtout les contraintes économiques limitent la conversion à la sobriété. « A l’heure actuelle, les considérations financières guident davantage les individus vers ces pratiques “sobres” que ne le font les considérations environnementales », relève l’analyse.

Nombreux sont ceux qui souhaitent consommer plus et regrettent de ne pas le pouvoir

Ainsi, 52 % de ceux qui restreignent la consommation de viande le font par souci d’économie, contre 9 % pour préserver l’environnement. 56 % de ceux qui n’ont pas de voiture invoquent son coût excessif. Ceux qui ont recours aux biens de seconde main sont motivés à 76 % par des raisons économiques et à 51 %… pour consommer plus.

L’habitude ou l’absence de besoin sont les principaux motifs du choix de partir en vacances en train, de s’habiller plus chaudement avant de mettre le chauffage, de se passer de voiture, de ne pas installer de climatisation, de ne pas manger de viande ou de conserver son smartphone au moins cinq ans.

Ainsi se distinguent une sobriété subie et une sobriété choisie : nombreux sont ceux qui souhaitent consommer plus et regrettent de ne le pouvoir, comme ces 16 % de Français qui aimeraient prendre l’avion plus souvent. Inversement, les ménages les plus aisés sont majoritairement peu enclins à réduire un train de vie dont l’empreinte environnementale est considérable.

Persistance des valeurs consuméristes

L’Ademe évoque « une forme de dissonance cognitive » et souligne l’antagonisme entre un système de valeurs « basé sur des considérations écologiques qui valoriserait les comportements vertueux », et un autre, « consumériste », associé « à des enjeux d’ostentation et de signes extérieurs de réussite sociale ».

Les réticences envers les comportements sobres sont largement déterminées par le souci du statut social – revendiqué par les uns, désiré par les autres – et par l’attachement persistant aux valeurs consuméristes, malgré la critique consensuelle de l’hyperconsommation.

La consommation continue de susciter de la fierté : la voiture en est source pour 57 % de ceux qui en possèdent, les déplacements en avion pour 42 % des usagers, la possession d’une garde-robe entièrement neuve pour 40 % des concernés. La part des personnes qui déclarent ressentir une certaine « honte » face à leurs pratiques écologiquement problématiques est « systématiquement très faible ».

Résultat parlant : seuls 7 % des Français estiment qu’ils pourraient vivre avec un peu moins sans que cela nuise à leur qualité de vie, et les trois quarts considèrent nécessaire, pour bien vivre, de disposer « d’un pouvoir d’achat qui permette de s’acheter tout ce dont on a envie ».

Les « sobres par choix » sont minoritaires

Afin de démêler les contradictions de cette disposition au changement « plus nette sur le plan collectif qu’à l’échelle individuelle », le baromètre propose une typologie en quatre catégories comportant chacune deux sous-ensembles.

Les « conservateurs » sont nettement les plus nombreux (43 %). « Traditionnels conservateurs » et « traditionnels défiants » partagent « un attachement au modèle de consommation issu des Trente Glorieuses ». Estimant avoir un mode de vie plutôt sobre, « ils se montrent peu enclins à remettre en cause leurs pratiques ».

Les « matérialistes » (16 %) sont aussi attachés à la consommation que peu enclins à la sobriété, et ils croient plus en la technologie qu’au changement des comportements pour résoudre la crise écologique. Aux côtés des « ménages aisés attachés à leurs habitudes de consommation », les « aspirants à la consommation » sont plutôt jeunes… et peu éco-anxieux.

Les « contraints » (17 %), précaires et classes moyennes qui voudraient consommer plus, subissent des restrictions budgétaires et estiment ne pas consommer suffisamment au regard de leurs besoins.

Les « sobres par choix », deuxième groupe en nombre, mais minoritaire (24 %), réunit les « écologistes engagés » et les « sobres par absence de besoin », qui tous se caractérisent par leur conversion à des modes de vie plus frugaux.

L’adhésion à l’impératif de sobriété recèle donc des perceptions et des attitudes divergentes. Pour que cet objectif entraîne des changements réels des pratiques, il reste à rendre la sobriété plus désirable, à convaincre qu’elle est utile, à la mettre à portée des Français par des changements organisationnels, et à répartir l’effort selon plus de justice sociale.

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